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Francis Bacon at Beaubourg by Jean-Philippe Follet

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ix ans après la Tate Gallery de Londres, Paris s'offre enfin une rétrospective du plus grand peintre britannique du XXe siècle. Au total, 79 huiles sur toile et quelque 7 gouaches sur papier. Moins exhaustive que l'exposition Pisanello du Louvre (que certains Parisiens mal informés s'évertuent encore à prononcer pizzanello comme s'il s'agissait d'un petit livreur de pizzas) mais plus copieuse que "Vermeer à La Haye" dont on nous a tant rebattu les oreilles ce printemps, l'anthologie des chairs tuméfiées de Francis Bacon, qui se tient au 5e étage du Centre Georges-Pompidou jusqu'au 14 octobre, constitue, de toute évidence, l'événement culturel de l'année 1996.

le coup des entrailles

La presse nous avait suffisamment prévenu par ses formules à l'emporte-pièce ("thorax écartelés", "boyaux éventrés"). Elle nous avait fait le coup des entrailles et des draps maculés de sang, à tel point que certains articles relevaient davantage d'un compte-rendu de visite d'abattoirs (il eût été plus judicieux de profiter de l'occasion pour rappeler aux lecteurs que cet homme assis dans sa cage de verre n'était peut-être rien d'autre que le bourreau nazi Eichmann lors de son procès à Jérusalem). Mais, grâce aux prêts de la Marlborough International Fine Arts et de la collection Beyeler de Bâle (entre autres), nous avons pu vérifier ce que nous savions déjà : 1) que l'Église n'a pas l'apanage des calices, des crucifixions et des triptyques 2) que Bacon n'est tout de même pas Jack l'Éventreur 3) que les Parisiens ne sont pas tous égaux devant la peinture.

On en veut pour preuve le babil feutré de l'inauguration. Il y avait ceux qui ne voyaient dans l'art du maître que boucherie, spasme et convulsion. Ceux qui répétaient, perplexes, les mots de claustrophie et d'enfermement psychologique (mais qui a dit que la peinture devait être joyeuse ?). Ceux qui faisaient de l'humour facile dans le livre d'or sous forme de libelle intitulé "Une belle tranche de bacon". Et ceux qui pestaient contre leurs propres reflets dans les sous-verres, sans penser un instant que ce pût être un choix délibéré de la part de l'artiste, très soucieux en l'occurrence d'unifier la surface picturale. D'autres encore avaient hâtivement compulsé l'essai de Gilles Deleuze - Logique de la sensation - avant de déclarer à leur interlocutrice tout le bien qu'ils pensaient de "l'usage du diagramme chez Bacon" (sic). Il y avait aussi un monsieur de l'Hôtel de Ville qui parlait de tout autre chose avec une dame du Ministère des Affaires étrangères ; un ado facétieux qui, de toile en toile, s'amusait à compter les lavabos, les bidets et les sièges d'aisances. Et un autre qui s'arrêtait sur l'épaisseur crémeuse d'un mollet. Pour ma part, je pris le parti de me raccrocher à la couleur. Car tous les aplats ne sont pas qu'hémoglobineux : il en est aussi de saumâtres.

oÿ il est question de parme et de pourpre

D'abord, je fus séduit par les touches vertes d'un paysage tangérois (entre 1956 et 1962, mais l'information est à vérifier, Bacon a loué un appartement à Tanger à côté de chez William Burroughs), certains éclairs de rose orangé, le contraste très cru de l'outremer et du vert pomme dans le superbe triptyque du Smithsonian Institute, inspiré par un poème de T. S. Eliot. Puis, je finis par jeter mon dévolu sur les champs monochromes, ces plages étales interrompues çà et là par des stores désespérément noirs. Sur le rose surtout. Je me pris de passion pour le rose du Two Studies of George Dyer with dog 1968, du Lying figure 1969 et du Studies of the Human Body 1970. Et puis soudain, la pourpre fit irruption au beau milieu de toutes ces flaques de parme. C'est que sur le catalogue, la salle portait la lettre D. "D" comme l'ami Dyer. Ou comme l'implacable Death. Nous étions donc dans les années 1971-1973. Et sous les yeux, nous avions les triptyques des mois d'août 1972 (Tate Gallery) et de mai-juin 1973 (coll. part., Suisse) qui comptent assurément parmi les oeuvres les plus poignantes. Juste en face, la baie vitrée et les toits de Paris...

que faire de sa douleur

Au sortir de la Grande Galerie, les yeux encore pleins de la Deuxième version du triptyque 1944, exécutée en 1988, les visiteurs les plus consciencieux ne manqueront pas de visionner le film de 13 minutes, histoire de voir le maître en son atelier de South Kensington, armé de sa brosse, de son chiffon et de sa bombe aérosol. Mais la vidéo dit plus que cela. De cet homme blessé qui se comparait à une bétonnière (une "bétonnière qui absorbe tout, les images comme les moments vécus"), elle nous livre de précieuses confidences. Que l'on écoute d'autant plus... religieusement qu'elles touchent à la mort, à l'invasion progressive et irréversible de la mort. Tandis que défilent les visages des amis dont il a fait le portrait - Lucian Freud (petit-fils de Sigmund), Henrietta Moraes, George Dyer, Isabelle Rawsthorne et John Edwards, par ordre d'apparition à l'écran -, Bacon pose deux questions : Y a-t-il une bonne raison d'être optimiste ? Que faire de sa douleur ? Et l'on part, touché, en songeant que l'hiver prochain, sa rétrospective sera à Munich, chez Christoph Vitali, dans ce qui fut le temple de l'art officiel du troisième Reich : la Haus der Kunst. Un beau pied de nez aux dictatures.

Jean-Philippe Follet

Informations pratiques
Exposition Francis Bacon (1909-1992)
Centre Georges Pompidou, Paris
Ouvert du lundi au vendredi, de 12 h á 22 h
le samedi et le dimanche, de 10 h á 22 h
fermé le mardi
tarif d'entrée : 45 francs
Possibilité de réserver les billets sur Minitel 3615 Beaubourg
tél. (33). 1. 44.78.12.33

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